Exilée volontaire en terre nanceienne, c'est l'enthousiasme en étendard que je m'apprêtais à franchir le seuil d'un bâtiment qui allait devenir, pour trois années, mon établissement scolaire. En parfaite disciple de Leibniz, je considérais que "tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes". Le concept de la Journée Parfaite © avant l'heure, je me revois encore fredonnant des chansons aux saveurs édulcorées. A ce titre, je dois bien avouer que j'ai très vite déchanté !
7h47 - (Notez la précision temporelle qui insiste sur le caractère crucial de la scène) -
Tout a commencé par cette conversation téléphonique :
Elise : "Allo, Tiffany ? T'es où, j'te vois pas"
Tiffany : "Bah, je suis devant le lycée !"
Elise : "Euh, j'te vois pas. T'es sûre que tu ne t'es pas trompée de lycée !" (Parfois, je me rends compte que j'ai des paroles très rassurantes !).
Tiffany : "Non, j'crois pas. Attends, tu me mets le doute (après quelques secondes d'hésitation). Non, c'est bon ! J'suis bien devant Poinca !
Elise : T'es sûre ! C'est bizarre. Attends ! Ah, c'est bon ! J'te vois. J'arrive. A tout de suite."
Chemin faisant © (comprenne qui pourra la portée humoristique de cette formule ...et puis, après tout, je m'en lave les mains ! ©), j'observais l'architecture du bâtiment qui contraste - et c'est peu dire - avec celle de mon ancien établissement. Commencèrent alors les comparaisons avec Poudlard ! Ensuite, on s'est approchée ensuite des listes et là quelle ne fut pas ma stupeur lorsque j'ai constaté que j'étais la seule rescapée lunévilloise de ma classe...
Première heure de cours : Les deux premiers élèves appelées figuraient aux abonnées absentes... et là je me suis dit en mon for intérieur : "c'est si terrible que ça la prépa ?!". Ensuite sonna l'heure de la visite de l'établissement et des premiers problèmes d'orientation. Je compris très vite que Poinca est un véritablement dédale avec ses étages qui ne communiquent pas les uns avec les autres. D'ailleurs, je me souviens d'un épisode qui a rythmé physiquement et psychologiquement ma première journée de cours. Après avoir pris un bon repas à la cantine, j'ai décidé, ce lundi 4 septembre 2006, d'aller en avance (j'ai eu ce jour-là une bonne intuition) repérer la salle d'espagnol. J'ai regardé mon emploi du temps : Espagnol LV1 - Salle 142. Bon, je me suis dit "ça ne doit pas être bien compliqué. A mon avis, c'est au premier étage à gauche". Hop, je suis arrivée au premier étage, je me suis dirigée vers la gauche. Pensant être sur la bonne voie, j'ai suivi le numéro des salles selon l'ordre croissant... sauf que voilà : pas de salle 142. J'ai refait un petit tour de l'aile gauche du bâtiment ; toujours pas de salle 142. A ce moment-là, j'ai pris mon courage à deux mains (ou plutôt à deux jambes). J'ai rasé plusieurs fois, et ce, sans succès, les murs du premier étage. A mesure que je poursuivais mes déambulations j'inventais nombre de scénarios qui n'ont fait qu'alimenter mon stress. J'ai alors décidé de me rendre au bureau des CPE. J'y ai été accueillie par une dame m'apprenant qu'elle était était nouvelle et que, de ce fait, elle connaissait le lycée aussi bien que moi ! Bien gentillement, elle a téléphoné à l'administration pour connaître la localisation de cette fameuse salle 142 dont je commençais à douter de l'existence.
Les deux premières journées de cours coïncidèrent également avec les premiers tests dont le très célèbre questionnaire de Proust. Ne sachant pas quoi répondre à certaines questions, j'ai poussé un soupir d'exaspération, que je croyais discret, mais qui, en réalité, n'est pas passé inaperçu. Ma voisine sourit en me voyant si peu inspirée et c'est le début d'une amitié !
Autre moment mémorable de mes premières heures dans ma vie d'hypokhâgneuse, j'ai nommé le premier cours d'histoire. Ahhh, ce premier cours d'histoire ! C'est presque avec nostalgie que j'en parle, alors que sur le moment je dois bien avouer que j'étais très tendue. Tandis que je spéculais sur la vraisemblance de la stature de mon professeur, j'ai sursauté lorsque ce dernier a fermé, ou plutôt devrais-je dire claqué, la porte (par souci d'exactitude historique, je tiens à préciser que je n'étais pas la seule à avoir été surprise par cette force digne d'Hercule !). Après avoir rempli une fiche de renseignements selon un protocole bien particulier "sur une feuille sans carreaux, de manière lisible et au stylo noir je vois prie", c'est véritablement au moment de l'appel que je me suis sérieusement demandée si mon cher professeur connaissait l'existence des verres progressifs... et c'est à ce même instant que j'essayais tant bien que mal de savoir dans quelle direction il fallait que je regarde pour apparaître dans son champ de vision ! Une fois les présentations terminées, le cours à commencé. Au programme : les débuts de la Troisième République et les premières crampes.
Bien sûr il y eut ces premiers pas timides où la joie se mêlait à l'angoisse. Certes, j'ai connu des périodes de doute et de fatigue mais si j'ai versé des larmes ce n'était pas que de tristesse. Eh oui, durant ces trois années, mes zygomatiques ont été pris en flagrant délire à plusieurs reprises !
En fait, je crois que j'ai expérimenté toutes les mimiques faciales possibles du petit sourire au grand éclat de rire. A vrai dire, au début, et ce notamment en colle, c'était plutôt le genre de sourire gêné qui signifiait : "non, je suis sincèrement désolée je ne vois vraiment pas". Et puis, il y avait aussi ce petit sourire complice entre élèves lorsque, par exemple, la portée philosophique d'un texte nous échappait. C'était ce même petit sourire qui accompagnait la lecture des sujets de colle (le "ou bien, ou bien" des HK1 ou le cru pour les HK2 sont à ce titre mémorables). Ah, d'ailleurs je me souviens que, pour une session de colle en philo, notre professeur avait décidé de donner les sujets en fonction du caractère de chaque élève ; certains ont eu l'agréable surprise de se voir attribuer comme sujet la paresse, la lenteur ou encore le luxe.
Ce petit sourire du coin de l'½il était également au rendez-vous en cours d'Anglais, entre autres, lorsque notre professeur nous annonçait, au retour des vacances de la Toussaint qu'il n'était pas au courant des dernières actualités parce qu'il avait passé ses vacances à l'autre bout du monde auprès de je ne sais plus quel peuple ou tribut. Dire qu'il n'était pas au courant des dernières nouvelles semblait plutôt être un prétexte pour nous faire part de ses exploits de globbe-trotter. C'est aussi en cours d'Anglais que j'ai compris que le "switch" était non seulement un joker dans "Qui veut gagner des millions ?" mais encore, et bien plus, le pilier sur lequel reposait le cours de B. . Bon, ça ne doit pas être très clair ; il faut que je vous explique. Les cours d'Anglais fonctionnaient par binômes ; chaque élève devant parler à tour de rôle et la répartition du temps de parole étant déterminée par la célèbre formule de B. : "Maintenant vous switchez".
Ah, et puis, il y avait les petits tics langagiers de nos profs qui sollicitaient nos muscles faciaux. Parmi les manies de langage les plus atypiques, celle de Mr C. . Mr C reformulait la nomenclature du cours je ne sais combien de fois " Grand 1, la France et les vignobles. La France et les vignobles en grand 1. En quoi, la thématique de la France et des vignobles est importante. La France et les vignobles c'est important, c'est important parce que la France et les vignobles... ..." (à la tienne !). Mais il y avait aussi dans d'autres cours l'usage à tout va du terme hybride ... le fameux "achetez-vous un baby relax sur ebay" lorsque l'on ne se tenait pas droit... la phrase désormais culte "personne n'est parfait, surtout s'il est vosgien ou meusien, et qu'il n'est pas historien"... et la séquence émotion : "Faure meurt le 16 février 1899. Sortez vos Kleenex !" Néanmoins, je crois que la palme d'or des formules les plus tranchantes revient à Mme B. Allez, juste pour le plaisir voici une petite anthologie : "Vos connaissances sont comme des marécages. Il vous faudrait des pilotis!"(Notez comme B. a le sens de la comparaison !) ; "Vous me citez les autodafés pratiqués par les nazis: "oh oui, c'est pas bien de brûler les livres!", mais encore faudrait-il que vous les lisiez ces livres! Au moins les nazis agissaient authentiquement!" ; "Certains élèves sont quand même forts. Ils me ré-inventent l'histoire de la Grèce Antique!" (phrase prononcée lors du corrigé d'une dissertation).
Si certains professeurs pouvaient manquer de délicatesse dans leurs remarques, d'autres, en revanche, mettaient un point d'honneur à ne pas froisser leurs élèves. En témoigne le comportement honorable de Mr G. lorsque nos analyses latines étaient plus qu'approximatives : "Non, ce n'est pas du passé simple mais vous y étiez presque ; c'est un plus-que-parfait du subjonctif"; "Ce n'est pas du datif mais c'est bien tenté".
Moment solennel : je tiens à décerner la palme de l'humour à G. pour ses mémorables tentatives avortées. Un jour, dans la fameuse salle 142, on corrigeait la version d'un texte dans lequel il était fait mention de l'allure d'une femme et G., tout content de lui, nous dit : "en français, ça signifie le maintient, le port ... à ne pas confondre avec le port où le se promène !" (c'était même pas drôle : s'il avait dit "à ne pas confondre avec le porc, l'animal" ça aurait pu être un minimum drôle mais là non...). Enfin, je dois bien avouer que ce gros flop n'a pas manqué de ne me faire (sou)rire.
Il n'y a pas que les profs qui ont connu des moments de grâce à en juger ces instants mémorables :
> [En colle d'histoire] "A Paquin... euh à Pékin..." (je suis désolée Tiffany, je n'ai pas pu résister !),
> Un jour, Madame N. nous demande, dans le cadre d'une version, de trouver une expression synonyme de "un flot de". N'obtenant aucune réponse de notre part, Madame N. nous donne un indice supplémentaire ; "on en trouve dans les montagnes"... et tout d'un coup, Antonio (qui venait tout juste de raccrocher le cours après avoir été dans la lune quelques instants) propose : "des glaciers" !!! (Pour votre gouverne la réponse était "un torrent de").
>Un vendredi matin, en cours d'histoire, tandis que P. nous entretenait de la virginité d'Elisabeth Ière d'Angleterre, des conquêtes d'Henri VIII ou encore de la cruauté de The Bloody Mary, j'ai remarqué qu'une araignée verte se promènait tranquillement sur ma table pour terminer sa course dans mon sac. J'ai envoyé avec une discrétion tout à fait relative mon sac en direction de Laureen qui me l'a renvoyé aussitôt. A ce moment précis, P. nous somma de "ne pas détériorer le mobilier du lycée Poincaré" !